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Pour les amateurs de vin, l’achat d’une bouteille est souvent un investissement, voir un pari, basé sur l’idée qu’il y a de fortes chances pour qu’il se bonifie avec le temps. Grâce à l’approche statistique d’Orley Ashenfelter, il est désormais possible de prévoir mathématiquement la qualité et le prix futur d’un vin dès la fin des vendanges, pour être sûr d’acheter intelligemment.

Lors de l’achat d’un bon vin, le question n’est pas tellement de savoir ce qu’il vaut aujourd’hui, mais ce qu’il vaudra dans quelques années (même si ce n’est pas pour le revendre, ni même pour le boire). C’est cette question qui a conduit Ashenfelter, économiste à Princeton la journée et amateur de vin le soir, à adopter une approche statistique pour essayer de déterminer les facteurs qui influencent la qualité d’un vin, et donc son prix de vente futur. Véritable « Data-Detective », Ashenfelter s’était déjà distingué par des études sur les salaires de jumeaux (pour isoler l’impact du cursus scolaire) ou sur les différences de limites de vitesse dans les états américains (pour comparer la « valeur » accordée à une vie humaine). Et fidèle à sa réputation, les conclusions qu’il tire sur la valorisation des vins ont mis le monde de l’œnologie en émoi.

Etape 1 : Isoler le lien de cause à effet grâce à l’approche statistique

« Le point de départ semblait évident », explique Ashenfelter, « le vin est un produit agricole, et à ce titre, sa qualité dépend énormément des conditions météorologiques ».

Et en effet, en analysant des décennies de données météo dans la région de Bordeaux, Orley se rend compte que le niveau des précipitations et l’intensité de l’ensoleillement estival sont fortement corrélées au prix de vente des vins.

Ce qui est logique : lorsqu’il fait chaud, le raisin est plus mûr, et son acidité est réduite. Lorsqu’il pleut peu, le fruit se concentre, ce qui donne plus de corps (de goût) au vin. Il en conclut que les meilleurs vins sont issus des années avec de faibles précipitations en automne et des températures supérieurs la moyenne, et s’appuie sur des régressions statistiques entre les prix d’enchères et les données météo pour quantifier mathématiquement sa conclusion :

Qualité du vin = 12.145 + 0.00117 x (précipitation d’Oct. à Mars) + 0.0614 x (température moyenne Avril à Sept.) – 0.00386 x (précipitations Août et Sept.)

Tableau de Régression Statistique - Détail - Orley Ashenfelter

Cette équation, publiée pour la première fois dans le New York Times en 1987, est une révolution. En y insérant les données de température et de précipitations de n’importe quelle année, Ashenfelter prévoit avec une précision déconcertante le cours futur des vins. Devant le succès de sa modélisation, il décide de pousser l’analyse un cran plus loin:

  • il compare les prix des différents châteaux et arrive à une équation un peu plus poussée, qui lui permet de prédire la qualité de plus de 100 châteaux
  • il analyse les variations de prix selon le temps de « garde » d’un vin (en fonction de son année et de son château), et détermine qu’en moyenne, conserver un Bordeaux dans votre cave vous « rapportera » environ 2,38% tous les ans

Et tout en admettant que la formulation mathématique peut sembler inadaptée à une expérience aussi subjective que l’appréciation d’un bon vin, Ashenfelter affirme que « c’est exactement comme cela que les Français classaient les vins dans le célèbre système de classification de 1855 ».

Etape 2 : Prouver la supériorité de l’analyse quantitative

Bien évidemment, les critiques et experts du monde du vin voient d’un mauvais œil les travaux d’Ashenfelter, qui remet en cause leur approche et donc leur rôle dans la « chaîne de valeur » du vin (conseiller les acheteurs, noter les châteaux et les années d’après leur expérience). La véhémence des réactions à la publication de son article est d’ailleurs une preuve éloquente de la révolution qu’a introduit l’approche quantitative dans le monde de l’œnologie.

William Sokolin, un grand négociant de vin new-yorkais, raconte d’ailleurs que la théorie d’Ashenfelter a reçu un accueil « entre violent et hystérique », notamment de la part de l’un des experts les plus influents du milieu, Robert Parker. Le magazine britannique Wine, quant à lui, affirme par exemple qu’une formule « aussi simpliste invite au mépris », Sous entendant ainsi qu’il n’y a pas de vérité possible sans complexité.

S’ensuit alors un bras de fer entre Ashenfelter et Robert Parker. Ce dernier cherche par tous les moyens à discréditer le statisticien et le compare à un « critique de film qui n’irait pas voir les films, mais se contenterait de les évaluer en se basant sur les acteurs et le réalisateur ». Orley, quant à lui, critique la démarche de Parker, en démontrant que les estimations initiales de l’œnologue sont systématiquement biaisées à la hausse.

C’est véritablement au début des années 90 que l’approche quantitative fait ses preuves. En 1989, Parker publie dans son magazine, « The Wine Advocate », un article expliquant pourquoi selon lui le Bordeaux de 86 serait « très bon, voire exceptionnel ». Ashenfelter, jugeant que les précipitations au-dessus de la moyenne et la faible température « condamnent le cru à la médiocrité », critique ouvertement Parker dans un article du NY Times. Mais surtout, Orley prédit que la cuvée 89, qui se trouve alors encore dans les fûts et que personne n’a encore goûté, serait « la cuvée du siècle ». Sur son échelle, si les Bordeaux de 1961 (réputée comme étant des meilleurs années) valent 100, ceux de 1989 se placent à 149, et ils se vendront plus chers que n’importe quel vin des 4 décennies précédentes. L’année suivante, toujours en se basant sur les données météorologiques, il remet le couvert en annonçant que l’année 90 serait encore meilleure, ce que Parker qualifie à nouveau « d’absurde, Néanderthalien ».

Et le recul lui donne raison : les Bordeaux de 1989 atteignent une côte de 18 / 20, et ceux de 1990 19 / 20 (SoDivin, SavourClub). La cuvée de 1989 se vend aujourd’hui pour plus du double de celle de 86, et celle de 90 se vend encore plus cher. Victoire par KO.

Au delà de la preuve empirique de la validité de sa démarche, l’approche quantitative d’Ashenfelter a plusieurs avantages:

  • Elle permet d’évaluer un vin dès la fin de la saison des vendanges. Dans un secteur ou les récoltes sont de véritables instruments financiers (« Wine Futures »), cela permet d’éviter une trop forte volatilité des prix durant les premières années de maturation.
  • Elle fournit à chacun une compréhension des facteurs qui influencent la qualité d’un vin :
  • Pour les consommateurs, il démystifie l’appréciation du vin. Plus besoin de connaître des mots techniques (assommé, rondeur, amaigri) ou de faire aveuglément confiance à un expert pour se constituer une cave de qualité. La transparence de l’approche statistique permet de balayer l’asymétrie d’information qui régnait dans le monde du vin (et règne encore trop souvent dans certains secteurs)
  • Pour les producteurs, cette équation vient apporter une justification statistique à l’intuition qu’ils développent avec l’expérience. Par exemple, il est maintenant possible de savoir que chaque degré supplémentaire pendant la saison de maturation augmente le prix d’un vin (en moyenne) de 61%.

Il est d’ailleurs évident que c’est cette « démocratisation » de la compréhension des relations causales qui a été à l’origine de l’intransigeance de l’industrie du vin dans les années 1990. D’après le journaliste William Kaiser :

Les négociants, experts et critiques n’ont tout simplement pas intérêt à ce que le public disposent du genre d’information qu’Orley leur a fourni. Depuis l’histoire du cru 86, que tous les experts considéraient comme un grand cru en devenir et qu’Ashenfelter a justement qualifié « d’arnaque », le public s’est progressivement rendu compte que les experts étaient loin d’être infaillibles. Cela s’est ressenti dans les habitudes d’achat du vin et dans la chute drastique des abonnements aux magazines spécialisés. Cette équation a fait perdre des millions de dollars à des gens dont l’intérêt était de monopoliser et contrôler l’information pour rester l’autorité suprême en ce qui concerne la qualité des vins.

Heureusement, les choses sont en train de changer. Même si très peu d’experts ont formellement reconnu la validité de la « Bordeaux Formula » (de peur de devenir obsolètes), leurs prédictions collent dorénavant beaucoup plus aux résultats de son équation. Michael Broadbent, directeur de la division Vins et Spiritueux chez Christie’s, admet même que sa démarche quantitative est un pas en avant, et que c’est aux œnologues et aux négociants de s’adapter pour rester pertinents dans un marché plus transparent.

Pour en savoir plus :

  • L’économétrie du vin : « WINE ECONOMICS: EMERGENCE, DEVELOPMENTS, TOPICS » par Karl Storchmann (Anglais, 2011)
  • Le site d’Orley Ashenfelter : LiquidAsset
  • Cet article est inspiré de l’introduction du livre « Super Crunchers« , de Ian Ayres.
    Ian Ayres est avocat, économiste et professeur à Yale, auteur de nombreux livres et publications (Forbes, New York Times) et fondateur de StickK.com

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